au coin du feu

Bienvenue sur mon blog

6
avr 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 4:17 | 1 réponse »

 

Plus de 20 ° aujourd’hui, je rentre chez moi à pied suite à une manifestation sur la ligne du tramway, en sueur, tout collant; madame Bruant discute avec le gardien de la résidence, « tiens ! M. Dufeu ! On était inquiet ! » – Et elle me raconte ses brûlantes interrogations avec son mari à mon sujet: mais où est-il ? on ne le voit plus ! Il n’a pas ouvert ses volets… Il est malade ? Je la rassure. J’ai perdu mon père. Condoléances. Merci. 

Evidemment je ne fais plus de feu depuis quelque temps. Et c’est pourquoi « au coin du feu » doit s’arrêter. Mais je poursuis mon travail de chroniqueur; mes lecteurs et mes lectrices connaissent le procédé; comme les téléspectateurs du Tour de France, je les invite à « basculer » sur une autre chaîne, printanière, estivale, ombragée; sinon, qu’ils me laissent un message, et je leur répondrai. Cela dit, il n’y aura pas de chroniques ce week-end; j’ai besoin d’aller prendre des renseignements dans ma famille; j’ai besoin de lire un peu plus, tout simplement aussi. 

Ma dernière lecture a été « Bas les coeurs » de Georges Darien; il s’agit d’un court récit de 250 pages publié en 1889, année fort patriotique s’il en fut; Darien raconte le comportement de quelques habitants de Versailles durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, puis le siège et la Commune de Paris. Je vous en donne un extrait:

« Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à lui-même, mais dont la voix s’élève peu à peu, le patriotisme ! Une trouvaille du siècle ! Une création toute nouvelle ! Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l’an II, hébétés par les panaches et les chamarrures de l’Empire ! C’est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d’or des commissaires de la Convention aux armées !… On n’a qu’à desosser Saint-Just pour avoir Prud’homme… Ah ! les souvenirs de 92 ! Le passé pris à témoin du présent ! Les fantômes devant les fantoches ! (…) Et puis, le dénigrement préconçu de l’ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, les défaillances, les chaises qu’on brise à la Bourse… C’est du patriotisme tout ça ! C’est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l’épicier et celui du journaliste – les journalistes ! Quels misérables !… Ah ! ils y tiennent, à leur patriotisme ! Ils y tiennent comme on tient aux sentiments factices, ceux qu’on n’éprouve pas – et qu’on se targue d’éprouver… Seulement il y a la pierre de touche: l’intérêt. Oh ! Alors… Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d’ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée… Tiens, petit, tu serais à l’armée, toi – et le vieux me frappe sur l’épaule – tu serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père ? fournirait, pour de l’argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient tirer sur toi !… Ah ! bien oui ! Chauvin n’est pas mort… Attends un peu mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus tard… Tout le monde soldat… Tu verras ça… Plus de peuples: des armées. Plus d’humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de liberté, d’égalité, de fraternité: des coups de fusil… Ah ! saleté humaine ! Ah ! bêtise !  Ah ! cochonnerie ! » (10/18, pp. 211-213)                     

5
avr 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 3:56 | Pas de réponses »

 

Après Thanatos, valeur sûre, j’ai cru revenant ici qu’Eros viendrait m’apporter quelques consolations; mais non. Eros est décevant; il n’est jamais là quand il faut, ou alors, il vous prend par surprise, et même parfois par derrière… ce qui n’est pas de mon goût. Ce matin j’ai fait plus ample connaissance avec une nouvelle collègue qui remplace mon cher Figaro. Elle est comme ma voiture, elle aurait besoin d’une petite révision, je l’ai bien observée, j’ai l’oeil mécanicien quand il faut; c’est le genre de fille qui n’a jamais vraiment été décalaminée, comme on dit; ça ronronne, ça ronronne, c’est mollasson, pas de reprise, c’est le genre écolo, ça ne suce pas beaucoup. Enfin, telle est notre époque; c’est « l’empire du bien », comme dirait P. Muray, qui s’est abattu sur les petites républiques nerveuses d’autrefois, avec leurs campagnes grivoises et leurs villes truculentes; désormais règne l’ordre du grand métissage bien-pensant, comme j’ai encore pu m’en rendre compte samedi après-midi en passant près d’une tribune « contre le Sida » sur fond de rythmes africains; au cours de ma tournée je suis également tombé sur une ancienne « connaissance », une libraire aussi aimable qu’une prison, et à qui je n’ai pas mâché mes mots, lui disant ce que je pensais de William Christie, ce grand mondain glacial qui nous casse les oreilles avec son baroque protestant; et j’ai ajouté pour enfoncer le clou à quel point je lui préférais Paul Agnew, Agnew de Dieu, et même la ravissante chef de choeur Priscilla Valdazo, superbe brune à l’allure espagnole, tout le contraire de la libraire, qui incarne la Normande dans toute sa morosité anguleuse, avec ses cheveux déjà délavés, qui virent au gris-jaunâtre; elle n’a pas été déçue du voyage, l’austère bien-pensante, elle m’a cru affligé au début quand je lui ai annoncé la disparition de mon père, et elle a pensé que la discussion serait grave et lente, sehr langsam, adagio mort à Venise, mais pas du tout, j’ai tout de suite donné dans l’allegro vivace, impetuoso, et que William Christie est un puriste technique aussi froid et inintéressant qu’une manipulation génétique, voilà ce que je lui ai dit à cette conne ! 

Eros est décevant, il est très vulgaire, très commun, il entretient moins de rapports avec l’esprit qu’avec l’argent, il n’a plus de dimension mystérieuse et mystique, il est plat et bassement réaliste dans ses appréciations, il est prévisible et même bien rangé dans ses velléités d’audace, il ne surprend guère et ne comble de ses avantages que des hordes de connards et de salopes alcoolisés, des bandes d’incroyants aussi froids et impassibles que William Christie dirigeant Rameau. Il est décevant parce que nous avons perdu le « feu sacré », cette culture spirituelle qui autrefois faisait partie de notre éducation, était encouragée par des cérémonies, des rites et des symboles, ce « feu sacré » qui nous éclairait promptement dans certaines circonstances, qui nous donnait des élans, des émotions, et nous évitait ces tergiversations soucieuses qu’aujourd’hui nous cultivons, cette philosophie du doute et du scepticisme que nous affichons au-devant de nos faux goûts sans conviction que motivent les froides lectures de nos magazines culturels. Nous nous croyons meilleurs et plus savants parce que nous sommes moins religieux ? Quelle funeste erreur. Nous nous croyons plus lucides parce que nous sommes des laïcards fielleux ? Le capitalisme des escrocs ne s’est jamais si bien porté qu’en cette époque d’incroyance moutonnière qui nous tond chaque jour davantage. La science nous sauve du mensonge ? Ha ! Voyez les centrales nucléaires et ces médicaments qui nous empoisonnent ! – « La vie n’est plus que science, science issue des sciences… Nous n’avons plus besoin de nous en remettre à des suppositions. Lorsque nous examinons la nature, nous n’y voyons plus que des fantômes. Nous avons écrit le chapitre le plus téméraire du grand livre de l’histoire du monde… Cette clarté dans laquelle nous apparaît soudainement notre monde, notre monde des sciences, nous effraie; nous avons froid dans cette clarté… Le froid augmente avec la clarté. Ce sont ce froid et cette clarté qui règneront désormais. La science de la nature sera pour nous une clarté supérieure et un froid beaucoup plus sévère encore que ce que nous pouvons nous imaginer… Nous aurons à l’avenir la sensation d’un jour toujours plus clair et toujours plus froid. » (Thomas Bernhard, « Discours », in « Mes prix littéraires », Gallimard-NRF, 2010, pp. 140-41)                         

4
avr 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 2:05 | 1 réponse »

 

Mon père s’est marié en 1954, l’année où Louison Bobet devient champion du monde, l’année où la virevoltante équipe de Hongrie des Puskas, Kocsis, Czibor, Hidegkuty, est battue par des joueurs allemands dopés en finale de la coupe du monde de football sur le terrain boueux de Berne. Mon père n’a jamais aimé le foot, ni aucun sport; ne surestimons donc pas trop l’esprit de 1936, qui n’a concerné que les grandes villes ouvrières; le monde rural français jusqu’au milieu des années 60 reste fermé aux idées et aux pratiques culturelles urbaines; j’ai moi-même encore bien du mal à m’y faire ! Sur sa photo de mariage mon père semble un homme plutôt chétif, au visage émacié, au regard perçant (l’émotion sans doute); il tient d’une main celle de ma mère et de l’autre des gants gris, la pose ne manque pas d’élégance, preuve que les petits paysans savaient se tenir et avaient un certain goût de la représentation; reste qu’ils n’étaient pas les mieux nourris à cette époque ! J’ai retrouvé, à ce propos, un livre de cuisine ayant appartenu à mon père, mais qui ne lui était peut-être pas forcément destiné; on y lit ceci en guise d’avertissement: « Sur notre malheureuse planète, il est une catégorie de mortels qui, plus que d’autres, sentent le fardeau de l’existence peser lourdement sur eux. Nous voulons parler des célibataires, ces isolés de la vie dont les repas hâtifs ne leur donnent aucune satisfaction, qu’ils soient pris dans leur intérieur solitaire ou consommés sur la morne et désespérante table du restaurant. »(1) - 

Une fois marié le jeune couple est parti à 100 km de sa commune d’origine exploiter une métairie dépendante d’un château; les châtelains étaient eux-mêmes fort jeunes, et la comtesse, parait-il, fort légère; mais il est des sujets qu’on a toujours évité d’aborder en famille, et sur lesquels je n’ai par conséquent aucune information. Mon père très vite se distingua de la population paysanne locale par son énergie et ses capacités de travail; de métayer il devint peu à peu fermier, puis propriétaire de quelques parcelles; monsieur le comte allait souvent en ville du côté de Nantes, au volant d’une voiture de sport, et laissait des libertés à ses paysans les plus entreprenants. En dix ans mon père devint « quelqu’un » au sein de sa commune d’adoption; il en aurait sûrement été le maire s’il y était resté encore quelques années de plus; c’est du moins ce que lui déclara un jour madame la comtesse. Enfin et surtout, mes parents conçurent et élevèrent cinq enfants sur les bords de Loire, alliant à la douceur angevine la fermeté d’une éducation paysanne. Mon père travaillait beaucoup (il était debout à cinq heures tous les matins) tout en cultivant l’art de se faire des amis; cette énergie qui parfois désespérait ma mère (car retenu dans les caves il ne rentrait pas avant dix heures à la maison !) lui permettait aussi de prendre du bon temps le samedi (très tôt il emmena sa famille au cinéma) et le dimanche (pique-niques sur les bords de la Loire, du côté de Champtoceaux). 

Mes parents revinrent sur leur terre natale en 1965; pas le choix, il fallait reprendre la ferme paternelle; l’endroit était hostile, le voisinage mal disposé, la maison froide et humide, avec des barreaux aux fenêtres, que mon père fit scier, immédiatement. Tout était à faire, à refaire, il y avait une mare aux cochons et aux canards dangereuse pour les enfants, elle fut comblée vers 1970; puis mon père se lança dans l’élevage intensif, ou moyennement intensif, et ce fut le vrai ressort de sa fortune, car il le fit avant les autres; en cinq ans il devint l’un des paysans les plus productifs de la commune; sa réussite suscita des jalousies, des animosités, et qui sait… En juillet 1975 la ferme brûla. Un feu immense. Je m’en souviens très bien. Heureusement, les bêtes étaient dans les prés; mais il y eut à périr quelques veaux que mon père essaya en vain de sortir de l’étable. Il faillit y rester lui-même, à moitié asphyxié, sortant à genoux par un étroit passage de la grande porte coulissante (il ne fallait pas l’ouvrir en entier pour ne pas créer d’appel d’air). Je le revois courir à droite et à gauche cette nuit-là, se mettant en colère contre les visiteurs venus en curieux, et s’arrêtant devant moi: « ah ! on ne pleure pas mon petit ! »- 

(1): « B. Mascarelli, « Mon premier livre de cuisine », Guy Le Prat, Paris, 1947.

A suivre…                              

3
avr 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 10:46 | 1 réponse »

 

Je me suis absenté quelques jours, assez pour que je retrouve mon appartement poussiéreux; « l’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau » nous rappelle Alexandre Vialatte. N’étant pas en ménage, je fais donc moi-même le ménage; et il ne faut plus trop compter sur les femmes de toute façon pour passer la serpillière; à la rigueur, certaines veulent encore bien aspirer. C’est dire la suffisance dont elles sont aujourd’hui capables; j’ai eu maintes fois l’occasion de le constater; et comme de mon côté je ne suis pas prêt à toutes les bassesses, ainsi s’explique aisément mon célibat. 

Mon père est mort. Il a vécu 84 ans; une vie bien remplie; il a beaucoup travaillé; son métier de paysan, il ne l’a pas choisi, « à 14 ans mon père m’a mis une fourche entre les mains, et il m’a dit d’aller soigner les vaches », nous répétait-il souvent; je crois qu’il aurait aimé faire du commerce; mais du reste, il en a fait; il aimait les chiffres. On a retrouvé dans une boîte en fer sur la cheminée deux carnets avec des colonnes de chiffres, les recettes et les dépenses, je suppose. Il doit y en avoir plein d’autres dans son bureau. A la belote, c’est toujours lui qui comptait, deux colonnes de chiffres là aussi: « nous », « elles ». L’esprit de mon père était sans doute assez binaire, ou bipolaire comme on dit maintenant, et ses jugements plutôt manichéens; il aimait les westerns. Il a beaucoup travaillé, disais-je, et dans une époque favorable, les années 60-70-80; « on a fait notre fortune en dix ans », nous a-t-il souvent rappelé, mais pour ajouter aussitôt que ce ne serait plus possible aujourd’hui. Mon père a participé à la forte croisssance de l’agriculture française, puis, comme retraité, il a assisté, via mon frère exploitant, à son déclin; la ferme familiale va cesser de produire cette année, quand les travaux de la ligne TGV qui la traverse vont commencer. Mon frère est en train de vendre son cheptel, des génisses sont parties l’autre jour en direction de l’Espagne et du Portugal; évidemment, son émotion était grande au chevet de mon père, mourant; on l’a consolé comme on a pu, avec ces phrases passe-partout, « il faut tourner la page », « pense à tes enfants », etc. 

Ces quelques jours de deuil m’ont paru cohérents et bien organisés; mon père aurait vraiment beaucoup apprécié, lui qui détestait le fla-fla, l’affectation, et toutes ces personnes qui causent beaucoup mais « qui n’y avancent pas »; j’ai fait attention à être sobre, dans mon coin, je n’ai pas dit grand chose, mais j’ai empêché qu’on dise certaines choses à la messe, j’ai rejeté l’idée de certains de mes neveux et nièces d’applaudir le cercueil, oui, je sais, ça se fait en Espagne et en Italie, mais ici on est en France, et les braves gens du coin n’auraient vraiment pas compris; mon père a sans doute été un précurseur dans son travail, mais sur des points techniques bien précis, dans la vie en général et dans ses raisonnements il était imprégné de traditions et de conservatisme; ce sont nous, ses enfants, qui l’avons parfois un peu bousculé; et puis avec l’âge il a cessé de nous opposer ses opinions à l’ancienne, « ils sont jeunes, ils se débrouillent », c’était son expression favorite.

A suivre…

          

2
avr 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 4:58 | Pas de réponses »

 

Fin mars, début avril, le temps change vite, un jour très beau, presque 20 ° et le lendemain humide et frais; on ne sait pas comment s’habiller. La jeunesse des écoles, toujours très inventive et très subversive, qui en doute ? a décidé de se déguiser et de faire son carnaval; qu’il pleuve ou qu’il fasse grand soleil, la jeunesse impose son imperturbable indifférence, épanouie dans la communication. Evidemment son carnaval n’a plus rien à voir avec le calendrier liturgique; comme peut le rappeler n’importe quel historien, et J. Heers en particulier,  »le Carnaval marque bien les derniers jours avant le Carême, avant les jeûnes et les abstinences, les contraintes; derniers jours de licence (au moment où l’on peut encore manger des plats de viande: carne vale). C’est, du Mardi Gras au Mercredi des Cendres, une cérémonie de passage qui exalte la joie de vivre et la prospérité. » (1). La petite ville où j’exerce est l’une des plus festives et carnavalesques de tout le Grand Ouest de la France; cela s’explique-t-il par la rigidité quasi franc-maçonne qui s’en dégage le reste du temps ? Le décalage est frappant. Cette ville si bourgeoisement engoncée devient chaque jeudi soir le théâtre de débordements vomitifs; vendredi matin, au volant de mon élégante voiture, j’ai failli déraper sur une nappe d’alcool et de papiers gras. Au Moyen Age, le carnaval était aussi l’occasion de se moquer des bourgeois, des cocus, et de l’Eglise (2), rien de tel aujourd’hui, dans les déguisements de séries télé américaines de mes élèves (et que j’étais incapable d’identifier) on cherche en vain la moindre contestation de qui que ce soit, la moindre moquerie de quoi que ce soit. On dirait plutôt que ce sont des spectacles naïfs, « sans prise de tête », dont le but psychologique et social n’est pas la dérision, encore moins la férocité, mais au contraire le renforcement de la conscience de soi et du groupe. Certaines classes, telles de petites confréries, ont choisi des thèmes de déguisement, comme les loisirs balnéaires (mais ce n’était pas vraiment un déguisement pour certains élèves qui viennent en bermudas au lycée dès le mois de mars); le plus souvent, les thèmes s’exercent à trois ou quatre, et s’inspirent de personnages de dessins animés ou de séries télé américaines.

Je vais en ville à la recherche de livres d’Ezra Pound; comme d’habitude je ne trouve rien à la FNAC, cette galerie marchande surchauffée avec ses « coups de coeur » à la con; rien non plus au Brouillon de Culture, la librairie des bien-pensants écolo-féministes-altermondialistes, et j’en passe; chez le bouquiniste d’à côté, où règne un certain désordre, où on ne peut guère chercher un livre sans faire tomber une pile, où les dames à forte poitrine ont bien du mal à pivoter sur elles-mêmes, où l’on peut cependant frôler agréablement certaines jeunes filles aux formes estudiantines, bref, je ne trouve pas davantage mon Ezra Pound. Je tombe en revanche sur mon ancien inspecteur d’histoire-géo avec qui je discute vélo pendant cinq minutes: il me reparle de la victoire de Bobet aux championnats du monde de 1954, en Allemagne s’il vous plaît, alors que fait rage le débat sur la CED (Bobet, ancien FFI, gaullo-communiste en quelque sorte, apporte alors une contribution tonitruante à l’anti-européisme pro-américain). Je rentre chez moi, le ciel se couvre, il va pleuvoir, il pleut, une tentative de carnaval dans la grande rue commerçante s’est vite dispersée.   

(1): J. Heers, « Fêtes des fous et carnavals », Fayard, 1983, Pluriel, 1997, p. 224. (2): J-P Leguay, « Farceurs, polissons et paillards au Moyen Age », Gisserot, 2010.

                 

23
mar 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 4:38 | 1 réponse »

 

J’enseigne dans un lycée polyvalent public, ce qui veut dire ouvert à tout le monde, notamment aux élèves qui ne savent pas où aller ni que faire; c’est une proportion en hausse, qui s’explique par la dissolution de certaines structures économiques et sociales (familles, entreprises, administrations), tandis que la population française s’accroît dangereusement (de 52 millions à 65 millions d’habitants entre 1980 et aujourd’hui; on annonce 73 millions à l’horizon 2050); mon lycée propose donc des enseignements très variés, à une jeunesse qui semble de plus en plus prendre l’école pour un supermarché ou une agence de voyages; cette tendance est encouragée par une pédagogie-marketing qui cherche à séduire les élèves, à leur vendre du faux savoir et des illusions de compétences; vous n’avez rien à faire, on s’occupe de tout ! semblent dire à présent certains professeurs dont la charge de travail et de responsabilités devient écrasante pour le coup. Variété des enseignements ? Il faudrait plutôt parler d’émiettement et de saupoudrage; jusqu’ici relativement épargné, le lycée est à présent soumis à un tir de réformes pédagogiques et de restrictions budgétaires, qui vise à fissurer et à faire tomber en poussière ses blocs disciplinaires et ses murs protecteurs.  

Chantres de l’ouverture culturelle et communicationnelle, voire du métissage civilisationnel, beaucoup de pédagogues néo-trotskistes réjoints par des catholiques humanitaires puis par des humanistes bien-pensants ont favorisé de l’intérieur la prise du lycée-forteresse ou du lycée-monastère, institutions monumentales d’ancien régime; cependant, les assaillants ne sont pas au rendez-vous, et beaucoup de lycées, la plupart sans doute sont en train de se livrer à une société qui ne veut pas vraiment d’eux, à un système économique exigeant qui sait déprécier avant d’acheter; « j’ai l’impression de faire la pute ! » me dit un ami et collègue lors des « journées portes ouvertes » de son lycée; les chantres de l’ouverture culturelle et les pédagogues bien-pensants de l’altérité se retrouvent parfois bien seuls avec leurs illusions. Qu’on relise à cet égard ma petite blague du bûcheron canadien et de l’Indien (1). Quant aux programmes des différentes disciplines, sans cesse revus et corrigés dans le sens de la polyvalence et de la diversification intellectuelles (« il en faut pour tous les goûts ! »), ils font bien souvent flop face à des élèves eux-mêmes si dispersés et zappeurs qu’ils ne voient pas en quoi consiste la variété soi-disant plus grande d’un enseignement qui leur paraît encore trop lourd, trop répétitif, trop ennuyeux. 

Prenons l’exemple de l’histoire-géographie: enseignement déjà polyvalent en lui-même, et propice à toutes sortes d’initiatives pédagogiques, qui peuvent entraîner chez les jeunes enseignants un essoufflement rapide, ou comme une lassitude face aux « contenus » des programmes, telle qu’elle est nettement apparue l’autre jour en stage, cet enseignement depuis longtemps en quête d’identité (lui aussi), en proie à des tensions et des querelles entre « généralistes » et « casuistes », entre « grands vulgarisateurs » et « petits pinailleurs », entre agrégés cyniques et certifiés dynamiques, et inversement, entre néo-marxistes et néo-anti-marxistes, voire anti-néo-marxistes, cet enseignement n’en finit pas de chercher à se redéfinir tout en multipliant ses ambiguïtés et ses contradictions; enseignement baroque, si l’on veut, où la perte de cohérence et de rigueur généralistes se transforme en une surexposition technique et tactique d’études de cas polysémiques; l’idée d’un bon dieu unique et organisateur fait place à un théâtre pédagogique de figures secondaires qui s’adressent des clins d’oeil complices; l’histoire-géographie, de science magistrale délivrée avec autorité, est devenue synergie ludique et capricieuse de savoirs versatiles.      

(1): 24 novembre 2010                                     

 

22
mar 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 8:47 | Pas de réponses »

 

Je ne me suis jamais senti aussi bien; voilà trois ans que je vis avec Ponyo, réfugiée japonaise de Sendai, désormais ma femme, inespérée, éblouissante et calme à la fois; après le tsunami qui a détruit sa ville et tué ses parents et sa soeur aînée, le 11 mars 2011, elle est venue vivre à Paris chez des cousins, restaurateurs; puis, lors d’un week-end à Cabourg (elle voulait visiter le Grand Hôtel où séjourna Marcel Proust, dont elle a lu les livres), son regard a rencontré le mien, je lui ai adressé un sourire, qu’elle m’a rendu, et je suis allé l’aborder, ce que je ne fais jamais habituellement, puisque aussi bien les femmes d’ici ont toujours des airs de femmes prises ou totalement résignées; Ponyo semblait rêveuse et calme, et c’est aussi l’impression que je lui fis; ne parlant pas très bien Français, elle n’en fut que plus délicieuse à regarder, je lui proposai de marcher un peu le long de la plage, me gardant bien de faire la moindre remarque sur les petites vagues normandes; mon silence et ma gentillesse, jusqu’ici dédaignés par les femelles locales, voire considérés comme des signes d’impuissance, me donnèrent tout de suite l’amitié de Ponyo, qui m’avoua plus tard son dégoût de ces hommes parisiens hableurs et causeurs, et de cette culture sociale occidentale fort agressive selon elle. Nous nous revîmes plusieurs dimanches de suite, j’emmenais Ponyo sur la falaise d’Etretat, à Tatihou, au Mont Saint Michel (j’évitais les sites nucléaires de Flamanville et de La Hague); elle fit d’étonnants progrès en Français (son travail au restaurant l’avait hélas habituée à quelques phrases mécaniques) et bientôt voulut lire Marcel Proust dans le texte, « attends encore un peu » lui dis-je doucement. Nous eûmes notre première nuit, au cours de laquelle je compris mieux les raisons de la pudeur et de la douceur des femmes japonaises, qui renferment une énergie explosive que seul le Fuji San doit pouvoir égaler. Elle accepta mon invitation à venir vivre ici en Normandie. Du jour au lendemain mon travail de professeur, ennuyeux, brouillon, accablant, devint d’une extraordinaire légèreté; Ponyo me confectionnait des plats diététiques à base de poissons et de légumes (sans regret j’acceptais de ne plus manger de saucisses ni de petits salés), et exerçait sur mon corps des gestes savants, des massages subtils, des soins raffinés; certains de mes collègues voulurent en savoir plus, Ponyo les émerveilla immédiatement, et de bouche à oreille, son savoir manuel attira l’attention d’une esthéticienne qui l’employa pour améliorer ses services; artiste peintre, Ponyo proposa de redécorer le salon, à la manière d’une modeste boutique de Sendai, disait-elle en souriant, mais qui, ici, devint une sorte de temple; ses séances de manucure, avec dessins colorés des ongles, lui valurent de nombreuses clientes; bientôt je vis certaines de mes élèves en être, et ma collègue d’arts plastiques invita Ponyo au lycée à présenter quelques dessins japonais; puis le FRAC lui ouvrit ses portes et le journal Ouest-France lui consacra un article élogieux; enfin ce fut au tour de la télévision régionale. Ponyo me poussa à écrire de nouvelles chroniques, moins misanthropes et moins pessimistes que celles des années passées, bien sûr elle les illustra et je trouvai facilement un éditeur;  j’eus droit à une critique élogieuse dans Télérama, et deux samedis de suite je dus dédicacer mon livre au Brouillon de Culture. 

Nous avons acheté une résidence d’été dans le pays d’Auge, où nous passons tous nos week-ends; j’écris un peu, je lis beaucoup, « ivre de voir je comprends tout » et ma pensée, « délivrée de son travail se recueille dans une taciturne allégresse… » (1), « trop nébuleux pour me dire éveillé et trop vif pour me dire endormi » (2), « je goûte la lente modification des heures » (3)- Ponyo pendant ce temps prépare à manger. Nous regardons la télé pour nous endormir. La France est dirigée par M. Strauss-Kahn depuis 2012; celui-ci, soucieux de ne pas heurter les masses populaires qui avaient voté pour Marine Le Pen, a décidé la réouverture des maisons closes, donnant lui-même l’exemple un samedi soir sous les caméras de France 2 et en compagnie de M. Houellebecq, notre nouveau ministre de la Culture. Ses nombreuses relations dans la finance juive et franc-maçonne ont très vite valu à la France des investissements nouveaux et des aménagements de crédits bancaires privilégiés; Jacques Attali est même venu donner une conférence dans mon lycée, et je lui ai serré chaleureusement la main; si on m’avait dit ça en 2011 ! Je reparle de nouveau à ma collègue juive; elle m’a avoué qu’elle adorait Céline. Non, vraiment, je ne me suis jamais senti si bien.       

(1): P. Claudel, « L’entrée de la Terre », mai-juin 1896, in « Connaissance de l’Est », Gallimard, 1974. (2): Sôseki, « Oreiller d’herbes », Payot-Rivages, 2007, p. 43. (3): P. Claudel, ibid, p. 51. 

                         

21
mar 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 1:32 | 2 réponses »

Contrairement au football, le rugby professionnel évolue d’une façon convenable, et même agréable. Les joueurs sont devenus de superbes athlètes, aux musculatures impressionnantes, et d’une vitesse de course égale à celle des footballeurs; les pratiques dopantes n’enlèvent rien à leur professionnalisme, et même si le milieu du rugby peut être touché par le goût de l’argent et le sens des affaires, par un certain spectacle aux allures racoleuses (je pense ici à ce que fait Max Guazzini, le président du Stade Français), les matchs proposés au plus haut niveau laissent deviner une ambiance sérieuse et la pratique de « vraies valeurs » collectives. On s’en est rendu compte lors du Tournoi des Six Nations qui vient de s’achever; l’équipe de France, après avoir été battue en Italie (22-21), semblait sur le point de ressembler à celle de football qui a déshonoré le pays en Afrique du Sud l’été dernier; mais à la différence du déplorable et consternant Domenech, Marc Lièvremont n’a pas mâché ses mots et a renvoyé chez eux les joueurs qui selon lui avaient failli du côté de Rome. Pour son dernier match, devant son public, l’équipe de France a montré des qualités retrouvées de combat, d’ardeur et de discipline, qui lui ont permis de dominer largement les Gallois (28-9).

A la différence du joueur de foot, bourrin inculte et quasi délinquant, le joueur de rugby impose le respect, par l’usage intelligent et discipliné qu’il fait de sa très grande puissance athlétique; il lui faut d’abord parfaitement connaître les  nombreuses règles (une bonne centaine) de son sport, sans quoi il pénalise à la moindre occasion son équipe, et il doit ensuite apprendre des combinaisons et des tactiques, autrement plus variées qu’au football, où, nous l’avons dit, domine bien souvent le schéma ultra-défensif des équipes sans talent. Les ambiances ne sont pas les mêmes; le rugby de haut niveau parvient à maintenir et respecter une symbolique nationale et un protocole international (qualité des hymnes et des chants), quand le football n’est plus qu’un spectacle mondialisé livré à l’empire des marques et aux bruits stridents des stades (vuvuzellas d’Afrique du Sud). Le Tournoi des Six Nations est l’exemple même de cette rigueur: compétition conservatrice, elle n’en a pas moins permis aux nations qui y participent d’accomplir des progrès et des changements de styles. A la différence du football, le rugby a tenu compte de la nouvelle dimension athlétique de ses joueurs, en modifiant certaines de ses règles afin de promouvoir un jeu de mouvement.

L’Angleterre vient de remporter ce tournoi, mais son dernier match largement perdu face à l’Irlande a montré qu’elle n’était pas l’équipe au-dessus du lot qu’on avait surestimée après son écrasante victoire face aux Italiens. D’une manière générale, on assiste à un resserrement des niveaux de jeu des six équipes; derniers du classement, les Ecossais n’ont pas démérité à Twickenham, tenant la dragée haute aux Anglais, et ils se sont imposés solidement face aux Italiens; les Irlandais ont été irréguliers, à la manière des Français, mais leur nette victoire face au quinze de la Rose (24-8) a démenti ceux qui les avaient jugé vieillis, lents, répétitifs. Les Gallois n’ont pas eu la fraîcheur de l’an dernier, et ont déploré de nombreuses blessures, ils n’en restent pas moins une équipe solide et dynamique, capable de rivaliser avec les meilleurs. Mais c’est encore la France qui pose le plus de questions; médiocres face aux Ecossais, solides et disciplinés face aux Irlandais et aux Anglais, démobilisés et absents face aux Italiens, ses joueurs ont accompli un match complet face aux Gallois. Ce tournoi en demi-teinte ne peut donc pas faire de la France un favori de la prochaine coupe du monde, d’autant moins que personne n’a oublié  »l’australo-piquette » du mois de novembre dernier face aux Wallabies. Une fois de plus, les Français se présenteront en outsiders imprévisibles, capables de se « sublimer » face aux meilleures équipes du monde.                             

20
mar 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 2:53 | 1 réponse »

 

« C’est un repas irlandais, ce midi, car c’est la saint Patrick, et on a un chef cuisinier vraiment super » m’a lancé une collègue, le genre petite bonne femme dynamique, que je ne supporte pas. Le self est bruyant, et notre arrivée en groupe n’est pas bien perçue par la préfette de la vie scolaire, qui juge anormal que des professeurs, même en stage, passent devant des élèves; encore une connasse de la pire espèce comme il y en a hélas beaucoup trop dans les établissements. Repas irlandais ? Le petit personnel des cuisines porte des hauts chapeaux verts de carnaval, et le chef cuisinier a concocté une purée aux couleurs de l’Irlande; ma collègue s’enthousiasme, c’est une hystérique, j’ai envie de lui plonger sa sale tronche dans la purée ! Mais l’heure n’est pas à la brutalité; je prends place diplomatiquement à une table qui est réservée aux professeurs; on nous apporte quelques bouteilles de bière brune, j’en propose une à ma collègue, blonde, dont le visage n’est pas sans ressemblance avec celui de Marine Le Pen, et d’ailleurs elle enseigne l’histoire en allemand; ça s’appelle l’abitur, me dit-elle, dans le bruit du self,  »ah bon, c’est un bac pour alcooliques alors ? », « qu’est-ce que tu dis ? », « non, rien, pas grave… » 

Nouveaux cafés; les professeurs sont tout de même de gros consommateurs de caféine, je ne suis pas sûr que ce soit bon pour leur santé, même si cela leur confère un genre de dynamisme pédagogique dont ils se félicitent; le stage reprend. Nous allons parler d’histoire. Le collègue barbu en cravate prend un air satisfait. Nouveau tour de table. La question qui semble poser le plus de « problèmes », dans sa compréhension comme dans sa « mise en oeuvre » pédagogique, est celle de « l’élargissement du monde aux XVe-XVIe » et ce qu’on appelle « les nouveaux horizons culturels des Européens ». L’animateur tient à dédramatiser les problèmes: comme en géographie, les études de cas permettent de se saisir du savoir et non de l’embrasser; de nouveau j’adresse un coup d’oeil à ma collègue joliment décolletée, qui ne me porte aucune attention; le nouveau programme d’histoire, continue l’animateur, me semble traduire les préférences historiographiques de ces vingt dernières années, à savoir celle d’une réhabilitation de l’individu comme agent historique conducteur, celle d’une micro-histoire permettant d’accéder à des éléments de la macro-histoire, et celle d’une macro-histoire abordée d’un point de vue géographique et cartographique; en somme, nous devons survoler le monde et parcourir le temps, en faisant quelques arrêts sur images; une histoire-zapping, propice à des raccourcis idéologiques vociférants.

Comme exemple, l’animateur nous propose d’évoquer le voyage du jésuite Matteo Ricci, parti de Lisbonne et premier européen à avoir pénétré dans la Cité interdite (fin XVIe-début XVIIe); cet exemple permet de parler de la route commerciale portugaise contournant l’Afrique, des comptoirs européens en Asie et des tentatives chrétiennes auprès des peuples exotiques, comme celle de Matteo Ricci qui pour être admis dans la Cité interdite a dû apporter toutes sortes de cadeaux et se montrer fort prudent et habile dans son comportement culturel, mais c’est un jésuite, il sait y faire, en réalisant par exemple un planisphère qui place la Chine au centre du monde. Puis l’animateur nous propose une petite vidéo sur Matteo Ricci. La plupart du temps, les vidéos sont bridées, nous dit un autre collègue, et pas seulement celles sur la Chine (ah ! ah !). Que ne montrez-vous pas, plutôt, des extraits de films ? Certes, mais il faut payer des droits, rétorque le collègue. Et puis quoi encore ! Ils se sont déjà assez enrichis comme ça ces enfoirés de producteurs ! Revenons à notre sujet. Forts différents on le sait furent les contacts avec l’Amérique. Quant à l’empire ottoman, qu’en dire ? Que les Musulmans furent tolérants avec les Juifs et les Chrétiens ? Tolérance technique à des fins économiques, le sultan n’ayant jamais eu d’autre projet politique que celui de faire le plus de fric possible en sous-traitant ses opérations de domination. D’où le caractère finalement très mou, très féminisé et très décadent de cet empire qui a fasciné des aristocrates européens eux-mêmes frappés par  la « crise de conscience » de la civilisation catholique du XVIIe.  En somme, que voulons-nous montrer ? L’expansion de l’Europe ? Les débuts de la mondialisation ? L’européanocentrisme arrogant ? ou au contraire un nouvel humanisme plus universel et plus circonspect ? - Nous avons encore une certaine liberté dans nos interprétations, me dit un des animateurs, mais le mieux, surtout avec des élèves de Seconde, c’est de faire observer des situations et d’ouvrir leurs horizons culturels. Je vois. Raisonnement subtil. Pour en savoir plus, nous pouvons lire P. Boucheron, C. Grataloup, S. Gruzinski. Je reconnais bien là l’historien: il ne répond jamais aux questions, il renvoie à des livres. Le stage se termine par un petit travail de groupes, où nous devons compléter un tableau; nous en profitons pour discuter un peu, comme les élèves peuvent le faire, puis, à la dernière minute, nous remplissons le tableau. Les animateurs se disent très satisfaits de notre participation, tandis que circule une feuille où nous devons évaluer la qualité du stage par quelques cases à cocher, oui/non, je mets des oui un peu partout. Là-dessus je rentre chez moi.                                            

19
mar 2011
Posté dans journal par olivierdetrelles à 6:45 | 1 réponse »

 

Je suis convoqué à un stage; en théorie je n’aime guère les stages, ils me rappellent mon début de carrière et les difficultés de l’inexpérience; mantenant, j’apprécie la situation avec pragmatisme: si le stage est l’occasion d’échapper à sept heures de cours, je dis pourquoi pas, voire, je me réjouis d’y aller; c’est l’expérience. 

Le stage a lieu dans un lycée tout proche du mien; c’est parfait; pas besoin de se lever plus tôt que d’habitude, encore mieux, je peux dormir une demi-heure de plus; dans ma vie sans joie et sans passion, c’est le genre de petites choses auxquelles je suis très sensible. Il fait une journée d’hiver humide, l’atmosphère est froide et brumeuse; j’arrive en avance, car je suis un homme prudent, et, tel un général consciencieux, il me faut observer longuement le terrain; j’observe: c’est un lycée de quartier, sans envergure, sans éclat, sans beauté; les bâtiments sont resserrés, contigus, et ne s’élèvent pas; on devine par l’architecture une ambiance d’horizontalité démocratique peu propice à la transmission verticale, ce que me confirment un peu les affiches que je peux lire dans le hall; dès 9 heures du matin, l’odeur des cuisines du réfectoire se transmet aux autres bâtiments; sans compter des travaux de rénovation et de désamiantage qui causent beaucoup de bruit. En somme, je ne suis pas mécontent de ne pas enseigner dans cet établissement. Un grand escalier en bois à claire-voie occupe le centre du hall; on peut donc aisément  regarder sous les jupes des filles. Mais je ne suis pas venu pour cela.

Des collègues sont arrivés avant moi, normal ce sont les formateurs du stage; on m’invite à prendre un petit café; je fais connaissance; « pas facile de trouver une place »; c’est un lycée étroit, pour ne pas dire étriqué; l’heure du début approche, on n’est pas nombreux, une dizaine de professeurs; ambiance conviviale, débonnaire, décomplexée; « nous sommes plutôt des animateurs que des formateurs » tiennent d’emblée à préciser les deux collègues qui président cette petite assemblée, avant d’ajouter que « les inspecteurs ne viendront pas »; on peut se lâcher alors ! En guise de tour de table, chaque professeur donne ses impressions sur le nouveau programme de Seconde, puisque c’est l’objet de ce stage; il manque de cohérence, il est compliqué, ambigu, contradictoire, il y a trop d’études de cas et de dossiers, les manuels ont été rédigés à la dernière minute, ça se voit, et puis  « le développement durable, y en a marre ! » – S’ils partagent un peu ces impressions, les deux animateurs ont cependant pour mission de nous expliquer le bon usage des études de cas; celles-ci ne sont pas si nouvelles que cela, nous les pratiquons depuis des années, et nous en connaissons les avantages, elles permettent d’éviter un savoir-bourrage de crâne et faussement exhaustif, elles ancrent la discipline dans le concret et donnent aux élèves comme aux professeurs une meilleure prise sur un savoir dont nous ne sommes pas des spécialistes (cette remarque, allez savoir pourquoi, me fait jeter un coup d’oeil sur la jolie poitrine d’une jeune collègue assise en face de moi)- Ce qui est un peu nouveau, c’est leur caractère dorénavant obligatoire (un collègue barbu en cravate proteste un peu) et qui signifie, les deux animateurs se regardent, que l’objectif pédagogique n’est plus tant le savoir que l’évaluation de compétences, comme elle se pratique au collège depuis un certain nombre d’années. En somme, les études de cas ont toutes les qualités. Oui, fais-je remarquer, sans doute, mais encore faudrait-il en trouver de bonnes, tant par les documents proposés que par les questions posées; les faire soi-même, bien sûr, c’est intéressant, mais cela demande beaucoup de temps, et le plus souvent, « le nez dans le guidon » (c’est une expression que les professeurs affectionnent), nous utilisons, faute de mieux, les études de cas de nos manuels; ma remarque est unanimement approuvée, y compris par la jeune collègue dont la jolie poitrine semble se soulever fort aisément.

Il est temps de prendre un café. Les collègues parlent de leurs vacances, de leurs enfants, de leurs conditions de travail respectives; je n’ai rien de spécial à dire et j’écoute avec bienveillance, la jeune collègue est partie aux toilettes semble-t-il, je ne me suis pas autorisé à l’accompagner. Nous reprenons. Les animateurs nous proposent comme exemple d’étude de cas le Nunavut; il s’agit par là d’apprécier les conditions de vie et les enjeux socio-économiques, ainsi que géopolitiques, du monde arctique. En effet, tient à préciser notre collègue, la notion de développement durable, dont nous abusons, est souvent très naïve et très complaisante sur le plan social et géopolitique. Certes, mais l’exemple du Nunavut ne m’emballe pas vraiment; cela me laisse même un peu froid, si je puis dire. Les Inuits boivent de plus en plus, fait remarquer un collègue, je saute sur l’occasion, « c’est normal, igloo, igloo, igloo »- Franc succès. Là-dessus on va manger.                         

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